Revenons un instant à la photoshopisation du monde.
C'est tout de même un débat intéressant et un peu rampant.
Il peut paraître anecdotique mais je ne crois pas qu'il le soit, car l'image est notre principal agent de contact avec le monde.
Les photos bidonnées ont toujours existé (les clichés soviétiques sont entrés dans le langage courant) mais là il s'agit d'autre chose.
Historiquement les premières peintures de genre datent du début de la renaissance, avec des portraits et des scènes de bataille qui se placent dans la continuité de représentations allégoriques religieuses ou mythologiques et qui ira jusqu'au XIXème, avec une notable exception flamande, laquelle fera entrer la vie quotidienne banale dans l'oeuvre peinte. Cela ne gênait personne que les peintures, croquis, gravures, soient des représentations mises en scène (on songe au Radeau de la Méduse, par exemple,…).
La photo a introduit l'idée d'objectivité et de naturalisme. Evidemment il n'en est rien, on pourrait dire que la photo est "la continuation de l'allégorie par d'autres moyens".
N'empêche que l'idée est tenace dans le photojournalisme, cf les débats sur la photo de Capa pendant la guerre d'Espagne, dans une perspective où une photo peut contribuer à modifier le cours des affaires du monde, les exemples abondent (cf la guerre du Viet-Nam) ainsi que ceux où l'effet a été obtenu avec des images sorties du contexte (cf Reza).
Dont acte, il conviendrait que la photo soit "vraie". Mais évidemment cela n'existe pas, même avec des marges noires. On va reprocher ici ou là un bidouillage des couleurs alors que HCB composait ses images comme des tableaux classiques : "l'instant décisif", c'est quand même une notion qui fait question, quand il s'agit de "vérité objective". La notion de "beau cliché" se situe par définition au delà du réel.
Ma thèse est qu'il faut accepter le fait que la photo est un mensonge, ou une fiction si on préfère, et qu'un professionnel de la photo (ou un amateur averti) est en mesure de modifier totalement l'objectivité subliminale du message, à supposer qu'elle existe.
Aujourd'hui ce sont de plus en plus les "mauvais clichés" ou vidéos faits par des témoins avec un téléphone qui portent la charge d'émotion ou d'indignation qui était autrefois le privilège des grands reporters photographes : la profession récolte d'une main ce qu'elle contribue à semer de l'autre.
Il est compréhensible qu'il y ait un débat au World Press. Mais je ne vois pas bien quels critères peuvent être mis en avant pour le trancher.
Ce qui nous entraîne naturellement au postmodernisme : je découvre dans l'article de wikipédia la citation de Tlön, Uqbar, Orbis Tertius de Borges : Tlön, Uqbar, Orbis Tertius ou la photoshopisation du monde réel, la fiction qui envahit le quotidien.
Pour moi qui ne suis pas architecte, le postmodernisme évoque d'abord le Nouveau Réalisme, à savoir la déconstruction du style qui s'exprime par la forme. Plus généralement par la déconstruction des mythes : la "fin de l'histoire" de Fukuyama est en un sens post-moderne (ou le Principe Responsabilité de Jonas). Ensuite, il faudrait savoir si le post-modernisme n'est pas déjà dépassé par l'outre-modernisme, comme pourrait sûrement dire Virilio...
Peut-être le post-modernisme est-il la recherche d'une fin sans moyen prédéfini. L'outre-modernisme serait alors la disparition de la fin, la dictature du moyen sans but, "la propagande du progrès" (à laquelle le leica M9 pourrait être ce que l'urinoir de Duchamp fut au post-modernisme...)
